top of page

Relations entre collègues : le jour où j’ai réalisé que je tapais moi aussi sur les nerfs de quelqu’un

6 sept.
11 min de lecture
Deux éducatrices illustrant les relations entre collègues et les différences de personnalité.

Relations entre collègues : se comprendre sans devoir se ressembler


Il faut reconnaître que les milieux éducatifs sont de véritables laboratoires de relations humaines. Nous réunissons dans quelques locaux des personnes qui n’ont pas nécessairement le même âge, la même histoire, la même personnalité, le même rythme, la même tolérance au bruit, la même façon de communiquer ni même la même définition de ce que signifie « il faudrait ranger ça bientôt ». Pour l’une, « bientôt » signifie maintenant. Pour l’autre, avant vendredi semble encore parfaitement raisonnable. Et pour d'autre, aucune importance.


Certaines personnes réfléchissent à voix haute et ont besoin de parler pour organiser leurs idées. D’autres ont besoin de silence avant même d’être capables de savoir ce qu’elles pensent. Certaines veulent régler une situation immédiatement parce qu’elles détestent laisser quelque chose en suspens. D’autres préfèrent prendre du recul, laisser retomber la poussière et revenir à la discussion lorsqu’elles se sentent prêtes. Certaines arrivent le matin avec une énergie capable d’alimenter une petite centrale électrique. D’autres ont besoin d’enlever leur manteau, de déposer leur sac et de laisser leur âme rejoindre leur corps avant qu’on leur annonce trois nouvelles idées.


Ensuite, nous plaçons tout ce beau monde ensemble pendant des heures, dans un environnement rempli de bruit, d’imprévus, d’émotions, d’enfants, de parents, de responsabilités et de décisions à prendre. Puis nous écrivons quelque part dans nos valeurs : travail d’équipe.


Évidemment qu’il y aura des irritants. Le contraire serait presque inquiétant dans une relations entre collègues.


Pourtant, nous avons parfois cette drôle d’idée qu’une bonne équipe devrait naturellement bien s’entendre. Que si le climat est sain, tout le monde devrait apprécier tout le monde, fonctionner à peu près de la même façon et avoir envie de partager son dîner autour de la même table. La réalité est beaucoup plus nuancée. Une équipe peut être solide, respectueuse et compétente tout en étant composée de personnes qui ne choisiraient probablement jamais de partir ensemble une semaine dans un chalet. Et entre nous, certaines relations professionnelles gagnent énormément à ne jamais être testées par sept jours de pluie, une seule salle de bain et une partie de Monopoly.


Nos qualités peuvent aussi devenir les irritants des autres

Avec les années, j’ai compris quelque chose qui m’a beaucoup fait sourire : plusieurs des caractéristiques que nous considérons comme nos belles qualités peuvent devenir, à forte dose, exactement ce qui tape sur les nerfs de quelqu’un d’autre. Ce n’est pas nécessairement parce que nous avons un défaut à corriger. C’est simplement parce que nos forces ont aussi un impact sur les gens qui fonctionnent différemment.


Être très organisée, par exemple, est généralement considéré comme une qualité. Mais pour une personne plus spontanée, notre organisation peut parfois ressembler à du contrôle. Être spontanée peut être formidable, jusqu’au moment où la collègue qui avait soigneusement planifié sa journée depuis trois semaines nous voit arriver à 14 h 37 avec les yeux brillants et cette phrase redoutable : « J’ai eu une idée! » Être minutieuse est précieux, jusqu’à ce que quelqu’un attende depuis vingt minutes que nous acceptions enfin de laisser cette pauvre virgule vivre sa vie. Être efficace est une force, mais notre vitesse peut parfois donner aux autres l’impression qu’ils doivent courir derrière nous.


Même la passion, cette qualité que nous valorisons tellement en éducation, peut parfois devenir envahissante. Être passionnée, c’est magnifique. Arriver un lundi matin avec douze projets, trois nouvelles idées, une formation à proposer et la phrase « J’ai pensé à quelque chose cette nuit! » peut cependant provoquer une légère crispation chez la personne qui n’a pas encore terminé son premier verre d’eau.


Je plaide d’ailleurs coupable à quelques chefs d’accusation.


Cette réflexion m’a permis de comprendre quelque chose d’important : une qualité n’est pas automatiquement agréable pour tout le monde. Et cela ne signifie pas qu’il faut l’éteindre. Cela signifie simplement qu’une partie de notre maturité professionnelle consiste à reconnaître que notre façon naturelle de fonctionner n’est pas nécessairement confortable pour toutes les personnes qui nous entourent.


Quand « elle m’énerve » devient « pourquoi est-ce que ça m’énerve autant? »


Lorsqu’une personne nous irrite, notre premier réflexe est généralement de regarder ce qu’elle fait. C’est logique, puisque c’est elle qui parle trop fort, pose quinze questions, change les plans, veut tout prévoir, arrive toujours avec une nouvelle idée, prend énormément de temps avant de décider ou semble curieusement détendue alors que nous avons déjà mentalement organisé les trois prochaines heures.


Avec le temps, j’ai toutefois appris à ajouter une deuxième question à la première. Au lieu de seulement me demander ce que cette personne fait qui m’agace, j’essaie aussi de comprendre pourquoi ce comportement précis vient autant me chercher. Pourquoi ma collègue semble-t-elle parfaitement capable de composer avec cette personne alors que moi, après quelques minutes, je sens déjà ma patience commencer à faire ses valises?


Parfois, la réponse se trouve simplement dans nos différences. Une personne très structurée peut vivre difficilement avec l’improvisation. Une personne réservée peut se sentir envahie par quelqu’un de très expressif. Une personne qui valorise énormément l’efficacité peut devenir impatiente devant quelqu’un qui prend davantage son temps. Une personne qui aime réfléchir longtemps peut se sentir bousculée par quelqu’un qui veut une réponse maintenant.

Dans ces situations, aucune des deux personnes n’est nécessairement « difficile ». C’est parfois la rencontre entre deux façons de fonctionner qui crée l’irritation. Cette nuance peut sembler petite, mais elle change complètement notre regard. Nous passons de « cette personne est le problème » à « quelque chose se passe entre son fonctionnement et le mien ». Et tout à coup, nous avons beaucoup plus de possibilités pour agir.





Le problème n’est donc pas nécessairement ce qu’elles font. Une bonne partie de mon irritation vient de ma propre façon de fonctionner. Moi, au travail, j’ai un rapport assez serré avec le temps. J’aime que les choses avancent, que les actions s’enchaînent, que les priorités soient claires et que chacun sente un peu le rythme collectif de la journée. Dans ma tête, il y a presque toujours une petite horloge invisible qui calcule ce qui doit être fait maintenant, ce qui vient ensuite et ce qu’un délai risque de déplacer plus tard.


Alors, lorsqu’une conversation s’étire pendant que mon cerveau voit mentalement trois tâches attendre leur tour, je peux sentir mon impatience monter assez rapidement. Pendant longtemps, j’aurais pu résumer cela par : « Seigneur que c’est long! On n’avancera jamais! » Aujourd’hui, j’essaie plutôt de me demander : « Qu’est-ce qui m’irrite autant là-dedans? » Et la réponse est souvent beaucoup plus intéressante. Ce n’est pas forcément la personne. C’est la rencontre entre son rapport au temps et le mien.


Pour elle, prendre quelques minutes pour échanger peut être une façon naturelle d’entrer en relation. Pour moi, ces mêmes minutes peuvent représenter une tâche qui n’avance pas, une priorité qui attend ou du temps que quelqu’un d’autre devra récupérer plus tard. Est-ce que cela signifie que tout se vaut et que le temps collectif n’a pas à être respecté? Bien sûr que non. Certaines responsabilités exigent un rythme et des priorités claires. Mais reconnaître ce qui m’appartient dans mon irritation m’aide à faire une distinction essentielle : je peux avoir besoin que certaines choses changent sans conclure que la personne, elle, est le problème.


Mais attention : tout n’est pas une question de personnalité


Je tiens toutefois à faire une distinction importante, parce que se regarder soi-même ne veut absolument pas dire tout accepter. Une remarque humiliante, des paroles irrespectueuses, de l’intimidation, du dénigrement, des comportements agressifs ou des gestes répétés qui nuisent au climat de travail ne deviennent pas acceptables simplement parce que nous décidons de travailler notre tolérance.


Il existe une énorme différence entre penser « cette personne m’irrite » et constater « cette personne me manque de respect ». Il y a aussi une différence entre reconnaître que nous avons des façons différentes de travailler et subir des comportements qui nuisent réellement au fonctionnement de l’équipe. Une collègue qui parle beaucoup peut simplement avoir une personnalité expressive. Une collègue qui coupe systématiquement la parole, ridiculise les idées des autres ou utilise ses paroles pour rabaisser quelqu’un se situe dans une tout autre réalité.


La bienveillance n’est donc pas l’absence de limites. La tolérance ne signifie pas devenir une éponge professionnelle qui absorbe tout en souriant. Se questionner sur notre propre réaction est sain; utiliser cette introspection pour banaliser des comportements irrespectueux ne l’est pas.


Et les enfants dans tout ça?

Cette réflexion m’amène inévitablement aux enfants, parce que la même dynamique existe dans nos relations éducatives. Soyons suffisamment humains pour nous l’avouer : il y a des enfants avec lesquels la relation s’installe presque naturellement. Quelque chose fonctionne. Le contact se crée facilement, on comprend rapidement leurs signaux et même leurs moments difficiles nous semblent plus faciles à accompagner.


Puis, il y en a d’autres.


Ceux qui réussissent mystérieusement à trouver chez nous un bouton dont nous ignorions nous-mêmes l’existence. Celui qui pose vingt questions pendant qu’on essaie de donner une consigne. Celle qui argumente sur absolument tout, y compris sur le fait qu’elle argumente. Celui qui bouge constamment au moment précis où notre propre cerveau réclame du calme. Celle qui veut être collée à nous alors que nous avons déjà quatre enfants qui nous parlent simultanément.


Ressentir de l’irritation ne fait pas de nous de mauvais professionnels. Nous sommes des humains avant d’être des intervenants. Ce qui devient professionnel, c’est ce que nous faisons de cette irritation. Un enfant n’a pas à porter le poids de nos déclencheurs personnels, mais nous n’avons pas non plus à prétendre qu’ils n’existent pas.


Alors, au lieu de nous culpabiliser, nous pouvons devenir curieux. Qu’est-ce qui se passe en moi lorsque cet enfant agit ainsi? Est-ce le bruit qui m’épuise? La répétition? Le sentiment de perdre le contrôle? L’impression qu’on ne m’écoute pas? Est-ce que son comportement touche quelque chose de particulièrement sensible chez moi? Comprendre notre réaction ne signifie pas excuser tous les comportements de l’enfant. Cela nous permet plutôt d’éviter que notre propre état devienne, sans que nous nous en rendions compte, une partie du problème.


S.A.G.E., c’est aussi tourner l’observation vers soi


Dans l’approche S.A.G.E., j’accorde énormément d’importance au fait d’observer avant d’interpréter. Nous essayons de comprendre ce qui se cache derrière le comportement plutôt que de nous arrêter uniquement à ce que nous voyons. Mais avec le temps, je trouve tout aussi important d’appliquer cette posture à l’adulte. Et là! Lisez bien ceci: ce n'est pas une posture simple a approvisoiser. Même que, au contraire, il faut travailler fort sur soi-même. Mais, de reconnaître ses bienfaits est déjà de très grands pas.


Qu’est-ce qui monte en moi? Pourquoi? Est-ce que ma réaction correspond réellement à ce qui vient de se produire ou est-ce que quelque chose d’autre s’y ajoute? Est-ce que mon ton, ma vitesse, mon niveau de fatigue ou mes attentes influencent présentement la relation? Cette observation de soi ne cherche pas un coupable. Elle nous redonne simplement du pouvoir sur notre propre partie de l’interaction.


Parce que nous influençons le climat, que nous le voulions ou non. Notre ton peut influencer la réponse de l’autre. Notre vitesse peut augmenter son stress. Notre rigidité peut nourrir sa résistance. Notre impatience peut amplifier son agitation. À l’inverse, notre calme, notre capacité à reconnaître une erreur, notre humour et notre ouverture peuvent aussi transformer une situation.


Cela ne signifie jamais que tout repose sur nous. Cela signifie simplement que nous avons du pouvoir sur notre partie de la relation. Et je trouve cette idée beaucoup plus utile que de passer notre énergie à souhaiter que les autres deviennent exactement comme nous aimerions qu’ils soient.


Une bonne équipe n’est pas une collection de meilleurs amis


Plus j’avance dans ma pratique, moins je crois que la cohésion d’équipe repose sur le fait que tout le monde s’apprécie également. Nous pouvons avoir beaucoup d’affection pour certaines collègues, une belle complicité professionnelle avec d’autres et des relations beaucoup plus fonctionnelles avec certaines personnes. Tout cela peut coexister dans une équipe saine.


La maturité professionnelle consiste peut-être justement à pouvoir penser : « Cette personne n’est pas nécessairement mon genre de personne, mais je reconnais ses compétences, je respecte sa place et nous sommes capables de travailler ensemble. » Je trouve cette idée particulièrement libératrice parce qu’elle enlève cette pression étrange qui voudrait que travailler en équipe signifie automatiquement devenir amis.


La cohésion ne demande pas l’uniformité. Elle demande surtout suffisamment de respect et de sécurité pour que nos différences puissent exister sans devenir des guerres de territoire. Elle demande aussi une certaine générosité dans notre interprétation des autres. Avant de conclure que quelqu’un est paresseux, contrôlant, froid, désorganisé, difficile ou incompétent peut-être pouvons-nous nous demander s’il existe une autre façon de comprendre ce que nous observons.


Et parfois, bien sûr, après réflexion, nous arriverons quand même à la conclusion que certains comportements doivent être nommés. La bienveillance ne nous oblige pas à fermer les yeux. Elle nous invite simplement à les ouvrir davantage avant de juger.


Et si quelqu’un me trouve irritante?


Aujourd’hui, cette possibilité m’amuse beaucoup plus qu’elle ne m’inquiète. Peut-être que quelqu’un trouve que je parle trop, que j’ai trop d’idées, que je vais trop vite, que je pose trop de questions, que j’analyse beaucoup ou que je m’emballe parfois lorsque quelque chose me passionne ou, au contraitre, me tape sur les nerfs. Et tu sais quoi? Une partie de ce qu’on pourrait me reprocher serait probablement vraie.


Je n’ai pas besoin pour autant de devenir une version complètement différente de moi-même afin d’être appréciée de tout le monde. Premièrement, ce serait épuisant. Deuxièmement, ce serait parfaitement impossible. En revanche, je peux rester attentive à l’impact que j’ai sur les autres. Je peux ajuster certaines façons de faire, m’excuser lorsque c’est nécessaire, demander comment l’autre préfère fonctionner et accepter qu’une personne ait parfois besoin de quelque chose de différent de moi.


Et surtout, je peux accepter cette extraordinaire révélation de la vie adulte : je ne serai pas la tasse de tisage de tout le monde. Et tout le monde ne sera pas ma tasse de tisane non plus. Nous pouvons quand même partager la bouilloire.


Peut-être que la tolérance commence exactement là.


La prochaine fois qu’une personne fera ce petit quelque chose qui vient gratter exactement au mauvais endroit dans ton système nerveux, tu n’as pas besoin de devenir soudainement une créature parfaitement zen. Tu peux ressentir de l’irritation. Tu peux avoir besoin d’espace. Tu peux même poser une limite si elle est nécessaire. Mais avant de transformer ton irritation en définition de l’autre, peut-être vaut-il la peine de s’arrêter quelques secondes.

Est-ce réellement un comportement problématique ou une différence de fonctionnement? Est-ce un besoin de l’autre qui entre en collision avec le mien? Cette personne sait-elle seulement que son comportement produit cet effet sur moi? Et surtout, qu’est-ce qui m’appartient dans cette réaction?


Après presque quatre décennies dans le monde de l’éducation, je ne crois plus que les meilleures équipes soient celles où personne ne tape jamais sur les nerfs de personne. Ce serait probablement une attente aussi réaliste que de souhaiter une journée pédagogique où aucun enfant ne se présente.


Je crois plutôt que les belles équipes sont celles où nous apprenons à nous connaître suffisamment pour ne pas transformer chaque irritation en conflit, chaque différence en défaut et chaque désaccord en jugement sur la personne. Ce sont celles où nous pouvons nous ajuster sans nous effacer, poser nos limites sans écraser celles des autres et reconnaître qu’une personne peut nous irriter à certains moments tout en possédant des qualités extraordinaires. Et croyez moi, dans un monde idéal se serait juste WOW ! Mais, dans notre monde, ce n'est pas gagner d'avance que de décider de penser ainsi.


Parce qu’au fond, travailler en éducation, c’est accompagner quotidiennement des êtres humains dans toute leur complexité : les petits comme les grands, les bruyants comme les silencieux, les organisés comme les improvisateurs, ceux qui ont besoin de parler et ceux qui aimeraient beaucoup qu’on arrête de parler.


Et quelque part au milieu de tout ce beau monde, il y a nous.


Alors oui, il est fort possible que je tape parfois sur les nerfs de quelqu’un. Et cette personne peut se rassurer : il est statistiquement très probable qu’un jour ou l’autre, elle me tape aussi sur les miens.


Si malgré cela nous réussissons à nous respecter, à nous parler, à nous ajuster, à reconnaître nos forces respectives, à rire de certaines de nos différences et, surtout, à offrir aux enfants un milieu dans lequel les adultes savent vivre ensemble sans devoir tous se ressembler, alors je pense que nous leur enseignons quelque chose de beaucoup plus grand que la simple collaboration.


Nous leur montrons que bien vivre ensemble ne signifie pas toujours s’aimer pareil. Cela signifie apprendre à faire une place à l’autre sans perdre la sienne.


Et ça, finalement, c’est peut-être l’une des plus belles leçons que nous puissions leur transmettre.


Sandra Mathieu

V.I.P De L'Éducation

Commentaires


contact

bottom of page