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Je suis éducatrice… et dédaigneuse!

24 août
11 min de lecture


Il est 15 h 37. Dehors, il fait chaud. Très chaud. Les enfants jouent depuis un bon moment et reviennent rouges, décoiffés, heureux… et légèrement marinés dans leur propre transpiration. Un enfant s’approche de son éducatrice, tout sourire : « Regarde! J’ai trouvé une roche en forme de cœur! » Il est tellement fier qu’il se colle contre elle pour lui montrer son trésor. Et là, pendant que son cœur professionnel trouve la scène absolument adorable,

une autre partie de son cerveau lance une alerte beaucoup moins poétique : « Ouf… il est vraiment tout mouillé. » Elle sourit, regarde la roche et recule subtilement d’un demi-pas.


Quelques minutes plus tard, un autre enfant arrive avec le nez qui coule. Pas le petit nez légèrement humide et discret. Non. Le nez qui exige une intervention rapide avant que la situation atteigne la lèvre supérieure et qu'il en devienne une collation. Puis une petite main cherche la sienne pour traverser le stationnement. Cette même petite main qu’elle a vue, environ quarante secondes plus tôt, explorer consciencieusement l’intérieur d’une narine. Et son cerveau murmure : « Je l’aime beaucoup… mais sa main, présentement, un peu moins.


Ça y est , j'ai mal au coeur.»


Bienvenue dans un sujet dont on parle très peu en éducation : le dédain.


Parce que oui, on peut aimer profondément les enfants, être une excellente éducatrice ou un excellent éducateur, avoir choisi cette profession avec conviction… et avoir un haut-le-cœur devant du vomi. Mais, ça ne s'arrête pas là pour bien des personnes.


On peut être bienveillant et trouver les sécrétions nasales franchement peu séduisantes. On peut connaître parfaitement le développement de l’enfant et ne ressentir aucun enthousiasme particulier devant des sous-vêtements souillés. On peut même adorer un enfant et souhaiter secrètement qu’il nous raconte sa journée à une distance légèrement supérieure à quatre centimètres de notre visage, particulièrement après la collation yogourt-fromage.


Et pourtant, qui ose vraiment en parler? Dans une profession où prendre soin fait partie intégrante du rôle, avouer que certaines réalités corporelles nous répugnent peut donner l’impression de confesser quelque chose d’incompatible avec notre métier. Alors on se tait. On endure. On développe des stratégies dignes d’un agent secret pour éviter certaines situations. Ou, parfois, on commence même à se demander : « Est-ce que je suis vraiment faite pour ce travail si je réagis comme ça? »


Pourtant, le problème n’est pas nécessairement de ressentir du dédain. Le véritable enjeu commence lorsque notre dédain modifie notre façon de prendre soin de l’enfant.


Le dégoût n’est pas un défaut de personnalité


D’abord, il faut comprendre que ressentir du dégoût est profondément humain. Cette réaction fait notamment partie des mécanismes qui nous poussent à éviter certaines sources potentielles de contamination. Les sécrétions corporelles, les selles, le vomi, certaines odeurs et tout ce que notre cerveau associe aux microbes figurent justement parmi les déclencheurs classiques de cette réaction. Autrement dit, lorsque votre cerveau aperçoit une substance douteuse et vous envoie instantanément le message « Surtout, ne touche pas à ça », il ne remet pas nécessairement votre compétence professionnelle en question. Il cherche aussi à vous protéger. Or, ça fait tout de même partie de notre travail de, s'y mettre les deux mains dedans.


D’ailleurs, cette réalité n’est pas propre au personnel éducateur. Des recherches réalisées auprès de professionnels et d’étudiants dans le domaine des soins montrent que le dégoût peut bel et bien être présent même chez des personnes dont la profession implique quotidiennement de prendre soin des autres. Une étude menée auprès d’étudiants en sciences infirmières rapportait notamment que 59,6 % des participants avaient ressenti du dégoût pendant des soins. D’autres travaux montrent que le vomi, les selles et les expectorations figurent parmi les déclencheurs importants de cette réaction. Bien entendu, une éducatrice n’est pas une infirmière et les responsabilités professionnelles ne sont pas les mêmes. Toutefois, ces recherches nous rappellent une chose essentielle : choisir une profession de soin ou d’accompagnement ne fait pas disparaître nos réactions humaines.

Le diplôme, malheureusement, n’est pas accompagné d’un petit bouton « désactiver le dégoût ».


Nous n’avons pas tous le même seuil


Ensuite, il faut reconnaître que le dédain ne se manifeste pas de la même façon chez tout le monde. Une personne peut nettoyer un dégât de vomi tout en discutant tranquillement de son souper, pendant qu’une collègue, trois mètres plus loin, tente simplement de respirer par la bouche et de conserver sa dignité. Certaines personnes réagissent davantage aux odeurs, d’autres aux textures. Pour certaines, ce sont les selles ou le vomi; pour d’autres, la salive, les sécrétions nasales, la sueur ou simplement l’idée de toucher une main dont elles ignorent le parcours des cinq dernières minutes.


L’expérience peut également transformer certaines réactions. À force d’être exposées à certaines réalités corporelles, plusieurs personnes développent une forme d’habituation. Ce qui semblait insurmontable au début devient éventuellement une tâche désagréable, certes, mais tout à fait gérable. Les parents en savent quelque chose. Il suffit parfois de quelques années avec de jeunes enfants pour découvrir en soi des capacités qu’aucune description de tâches n’avait annoncées : attraper du vomi avec ce qu’on trouve à proximité, renifler un chandail pour déterminer l’origine d’une odeur mystérieuse ou discuter normalement pendant qu’on nettoie quelque chose qu’on aurait autrefois refusé de regarder.


Cependant, cette adaptation n’est ni identique ni automatique chez tout le monde. Voilà pourquoi il est important de pouvoir parler du dédain sans ridiculiser la personne qui le ressent, mais également sans banaliser ses conséquences.


Mais là, ATTENTION! Malheureusement, notre dégoût ne nous autorise pas à constamment déléguer nos responsabilités. Dire à une collègue : « Fais-le, moi, je ne suis pas capable », c’est un peu comme lui faire signer, sans son consentement, un contrat à durée indéterminée : puisque toi, tu es capable, ce sera désormais toi qui t’en occupes. Or, il y a une nuance importante entre être capable de le faire et aimer le faire. Une collègue qui nettoie un dégât, accompagne un enfant qui s’est souillé ou intervient lorsqu’un enfant vomit n’éprouve pas nécessairement plus de plaisir que nous à le faire. Elle assume simplement la responsabilité qui vient avec son rôle. S’entraider ponctuellement, bien sûr. Se relayer lorsqu’une situation nous dépasse, absolument. Mais transformer systématiquement notre dédain en responsabilité pour les autres, non. Notre seuil de tolérance nous appartient; il ne devrait pas devenir une tâche supplémentaire dans la description de poste de notre collègue.


Le problème commence lorsque l’enfant ressent notre « beurk »

Car si l’adulte comprend qu’il réagit à une odeur, une texture ou une sécrétion, l’enfant, lui, ne fait pas nécessairement cette distinction. Imaginons qu’un enfant vienne chercher de l’aide parce qu’il s’est échappé dans ses vêtements. L’adulte fronce immédiatement le nez et s’exclame : « Ouf! Ça sent mauvais! » Il soupire, recule légèrement et appelle une collègue : « Peux-tu t’en occuper? Moi, je ne suis vraiment pas capable. » Pour l’adulte, le message concerne la situation. Pour l’enfant, cependant, il peut devenir beaucoup plus personnel : « C’est moi qui suis dégoûtant. »


C’est précisément ici que le sujet devient beaucoup plus sérieux. Un enfant qui transpire après avoir joué dehors n’est pas sale. Un enfant qui se mouche maladroitement n’est pas répugnant. Un enfant qui a un accident d’hygiène n’est pas honteux. Un enfant qui vomit n’a certainement pas élaboré un plan machiavélique pour rendre notre journée plus mémorable. Son corps fait simplement ce que les corps font parfois, particulièrement lorsqu’ils appartiennent à de jeunes humains qui sont encore en apprentissage de l’autonomie, de l’hygiène et de la conscience de soi.


Notre responsabilité professionnelle consiste donc à distinguer ce que nous ressentons intérieurement de ce que nous transmettons extérieurement. Je peux très bien penser : « Seigneur… donne-moi du courage, un rouleau d’essuie-tout et une bonne paire de gants », tout en disant calmement à l’enfant : « Viens, je vais t’aider. » Les deux réalités peuvent coexister.


Quand le dédain commence à décider à notre place


Toutefois, une réflexion professionnelle devient nécessaire lorsque l’inconfort commence à déterminer nos interventions. Éviter régulièrement d’accompagner un enfant à la toilette, attendre avant d’essuyer un nez qui coule, refuser de tenir une petite main, repousser un enfant qui cherche du réconfort parce qu’il est en sueur, laisser systématiquement aux collègues toutes les tâches qui nous répugnent ou manifester ouvertement notre dégoût devant les enfants sont des comportements qui méritent qu’on s’arrête.


La littérature portant sur le dégoût dans les professions de soins montre justement que cette émotion est fréquente, mais également difficile à verbaliser. Lorsqu’elle devient très importante et qu’elle n’est pas reconnue ou gérée, elle peut influencer les comportements de soin et, dans certaines situations, contribuer à une diminution de leur qualité. Encore une fois, il ne s’agit pas de comparer directement le travail infirmier au travail éducatif, mais plutôt de retenir une question qui, elle, traverse les professions : Est-ce que ce que je ressens est en train de modifier ce que j’offre à la personne dont je dois prendre soin?

Cette question peut déranger un peu. Elle est pourtant beaucoup plus constructive que de se demander : « Suis-je une mauvaise éducatrice parce que je suis dédaigneuse? » La première nous invite à réfléchir et à agir. La seconde ne fait que nous culpabiliser.


Se protéger n’est pas rejeter


Par ailleurs, travailler auprès des enfants ne signifie absolument pas devoir tout toucher au nom de la bienveillance. L’hygiène demeure essentielle en milieu éducatif. L’Institut national de santé publique du Québec rappelle notamment l’importance de l’hygiène des mains et des mesures de prévention puisque plusieurs microorganismes peuvent être transmis par les sécrétions nasales, la salive, les selles, les mains ou les surfaces contaminées. Utiliser le matériel de protection approprié lorsque la situation l’exige, se laver les mains, nettoyer adéquatement les surfaces, utiliser des mouchoirs et respecter les protocoles du milieu ne sont donc pas des manifestations de dédain. Ce sont des mesures de prévention.


Il existe, cependant, une différence considérable entre enfiler des gants calmement en disant « Je vais t’aider à te nettoyer » et reculer brusquement en lançant « Ark! Ne me touche pas! ». Dans les deux situations, l’adulte cherche peut-être à éviter un contact direct avec des fluides corporels. Mais le message reçu par l’enfant est complètement différent. Se protéger est professionnel. Faire sentir à l’enfant qu’il est répugnant ne l’est pas.


Apprendre à gérer son propre « beurk »


Alors, comment faire lorsqu’on sait que notre seuil de tolérance est particulièrement bas? La première étape consiste simplement à reconnaître ses déclencheurs. Est-ce l’odeur? La texture? Le vomi? Les selles? Les mains sales? La sueur? Les sécrétions? Ou davantage la peur d’être contaminé ou malade? Plus nous savons précisément ce qui déclenche notre réaction, plus nous pouvons développer des stratégies efficaces au lieu de nous définir globalement comme « quelqu’un qui n’est pas capable ».


Ensuite, il devient pertinent d’observer nos propres comportements. Est-ce que je recule automatiquement lorsqu’un enfant s’approche? Est-ce que mon visage exprime mon dégoût avant même que j’aie parlé? Est-ce que je demande systématiquement à une collègue d’effectuer certaines tâches? Et surtout, est-ce que certains enfants reçoivent moins de proximité, de réconfort ou d’attention de ma part parce qu’ils sont plus souvent enrhumés, en apprentissage de la propreté, très actifs physiquement ou simplement plus « collants » que les autres?


Cette dernière question mérite un pensez y bien. Parce qu’un dédain personnel qui influence inconsciemment notre proximité avec certains enfants peut finir par créer une différence dans la qualité de la relation. Et lorsque cela arrive, nous ne sommes plus seulement dans une question de préférence personnelle.


Heureusement, plusieurs stratégies simples peuvent aider. Préparer le matériel avant d’intervenir, avoir accès rapidement aux produits d’hygiène nécessaires, connaître les procédures du milieu et utiliser les équipements de protection recommandés diminuent déjà beaucoup le sentiment de perte de contrôle. Il est également possible d’apprendre à ralentir sa réaction automatique, à respirer calmement et à utiliser un discours intérieur plus neutre. Inutile de tenter de se convaincre : « J’adore le vomi! Quelle magnifique expérience sensorielle! » Personne n’exige un tel niveau d’enthousiasme. L’objectif est beaucoup plus réaliste : « Je n’aime vraiment pas ça, mais je suis capable de faire ce qui doit être fait sans faire porter mon inconfort à l’enfant. »


Et lorsque le dédain devient tellement intense qu’il provoque une peur importante de la contamination, des comportements d’évitement incontrôlables ou une détresse qui dépasse largement le contexte professionnel, il peut être pertinent d’aller chercher du soutien. Non pas parce que la personne est incompétente, mais précisément parce qu’elle reconnaît qu’une réaction personnelle commence à interférer avec son rôle. Et, tristement, peut-être revoir ses capacités professionnelles à travailler auprès des enfants.


Nos réactions enseignent elles aussi


Finalement, il ne faut pas oublier que les enfants apprennent énormément en nous observant. Les recherches sur le développement du dégoût montrent que les réactions sociales et l’observation des adultes peuvent participer à la façon dont certaines réactions se développent chez l’enfant. Chaque grimace, chaque recul et chaque commentaire peuvent donc transmettre quelque chose que nous n’avions absolument pas prévu dans notre planification pédagogique.


À l’inverse, nous pouvons enseigner qu’un corps mérite qu’on en prenne soin sans honte. Qu’on peut se salir et se nettoyer. Qu’un accident arrive. Qu’on se lave les mains pour se protéger et protéger les autres, pas parce qu’une personne est « dégoûtante ». Qu’un enfant peut avoir besoin d’aide avec son corps tout en conservant entièrement sa dignité.


Peut-être faudrait-il donc arrêter d’imaginer que les bonnes éducatrices sont celles que plus rien ne dérange, celles qui essuient un nez d’une main, nettoient un dégât de l’autre et pourraient apparemment manger leur sandwich en même temps. La compétence professionnelle ne se mesure pas à notre capacité à devenir insensible. Elle se mesure aussi à notre capacité à reconnaître ce qui se passe en nous et à nous assurer que cette réaction ne diminue jamais la qualité de notre présence auprès de l’enfant.


Alors oui, je peux être éducatrice et dédaigneuse. Je peux ne pas aimer les nez qui coulent. Je peux avoir besoin de respirer un peu plus profondément devant certains accidents. Je peux souhaiter intérieurement que l’enfant qui veut absolument me donner la main ait exploré autre chose que sa narine dans les trente dernières secondes. Je reste humaine.

Mais lorsque cet enfant a besoin de moi, mon rôle professionnel doit demeurer plus grand que mon « beurk ».


Parce qu’au bout du compte, derrière la couche, la sueur, le nez qui coule, les doigts collants et tous ces petits accidents qui font partie de la vraie vie avec des enfants, il y a un être humain qui ne devrait jamais avoir à se demander si son corps le rend moins digne d’être accompagné, rassuré, protégé ou accueilli. Et soyons honnête. N'avons nous pas tous passé par là ?


Mon dédain m’appartient. L’enfant, lui, ne devrait jamais avoir à le porter.

Et peut-être que la véritable compétence professionnelle se trouve exactement là : ne pas nier ce que l’on ressent, mais apprendre à faire en sorte que l’enfant n’en paie jamais le prix.


Finalement… beurk, mais présente!


Alors oui, je suis éducatrice… et peut-être un peu dédaigneuse. Il y a des jours où mon professionnalisme tient dans une main pendant que l’autre cherche désespérément une boîte de mouchoirs. Des moments où je souris tendrement à un enfant tout en me demandant intérieurement où cette petite main collante a bien pu voyager avant d’atterrir dans la mienne. Et parfois, devant un dégât particulièrement spectaculaire, je l’avoue : mon cerveau aimerait déposer une demande officielle de télétravail. Mais être professionnelle ne signifie pas devenir immunisée contre le « beurk ». Cela signifie apprendre à reconnaître cette réaction et à la gérer


Parce qu’au fond, derrière ce nez qui coule, ces cheveux trempés de sueur, ce pantalon mouillé ou ce petit humain qui vient de vomir son dîner avec une précision géographique impressionnante, il y a d’abord un enfant. Un enfant qui ne se demande pas si nous sommes dédaigneuses. Il se demande simplement, parfois sans même avoir les mots pour le dire : Est-ce que tu vas prendre soin de moi quand même?


Et c’est probablement là que notre rôle prend tout son sens.


Nous n’avons pas besoin d’aimer tout ce qui vient avec les enfants pour profondément aimer prendre soin d’eux. Nous pouvons mettre des gants, nous laver les mains trois fois, respirer par la bouche pendant quelques minutes et rêver secrètement d’une douche désinfectante en fin de journée. Tout cela est humain.


Un nez se mouche. Un dégât se nettoie. Une paire de pantalons se change. Une main se lave. Et, Dieu merci, une journée finit éventuellement par finir.


Mais le sentiment d’avoir été accueilli avec respect dans un moment où l’on était vulnérable, lui, peut rester longtemps.


Alors, la prochaine fois qu’une petite main légèrement douteuse se glissera dans la vôtre, vous aurez parfaitement le droit de penser : « Seigneur… j’espère qu’elle n’était pas dans son nez il y a trente secondes. »


Prenez-la quand même.


Et dirigez-vous tranquillement vers le lavabo.


Parce que notre « beurk » peut être bien réel sans jamais devenir le « j’ai honte » d’un enfant.


Sandra Mathieu

V.I.P De L'Éducation



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