
Quand le parent arrive avec sa colère… l’enfant n’a pas besoin d’un gagnant
- 28 juin
- 9 min de lecture
C’est en faisant le ménage de ma paperasse que je suis retombée sur ces quelques notes, datées du 10 octobre 2019.
Une simple feuille, glissée au mauvais endroit, oubliée dans un classeur… et pourtant, en la relisant, tout m’est revenu comme si c’était hier.
Je me souviens de cette conversation. Du ton. De l’émotion. Du petit stress aussi, celui qui monte doucement quand un parent arrive avec une inquiétude, une déception ou une insatisfaction. Pas un stress qui fait perdre ses moyens, mais un stress humain, celui qui rappelle que chaque mot compte quand on parle d’un enfant.
J’ai choisi de raconter cette histoire avec beaucoup d’humilité. Non pas parce que j’ai toujours eu la réponse parfaite, mais parce que cette situation représente une réalité que plusieurs parents et éducateurs vivent chacun de leur côté.
Je n’ai jamais eu la prétention d’être parfaite. J’apprends encore, je m’ajuste, je me questionne. Mais une chose demeure profondément ancrée en moi : peu importe la personne qui se tient devant moi, parent, enfant ou collègue, j’essaie toujours de me placer à sa place avant de répondre.
Cette histoire n’a pas pour but de donner raison à l’un ou à l’autre. Elle invite plutôt à ralentir, à écouter autrement et à se rappeler que dans l’éducation, il ne devrait jamais y avoir un gagnant et un perdant.
Il devrait y avoir un enfant au centre.
Et autour de lui, des adultes capables de se parler avec bienveillance, même quand c’est inconfortable.
Voici ma petite tranche de vie….
Il y a des conversations qu’on n’oublie pas.
Pas parce qu’elles ont été faciles.
Pas parce qu’elles se sont déroulées comme dans les livres.
Mais parce qu’elles nous rappellent que derrière chaque réaction, il y a souvent une peur.
Derrière chaque intervention, il y a une intention. Et derrière chaque enfant, il y a deux mondes qui essaient parfois de se comprendre : celui de la maison et celui du milieu éducatif.
Ce matin-là, je l’ai vu arriver avant même qu’il ouvre la porte.
Le pas rapide. Le visage fermé. Les épaules hautes.
Un parent qui n’arrive pas seulement avec son enfant.
Un parent qui arrive avec une inquiétude, une frustration, peut-être même une impression d’injustice.
Je lui ai souri doucement.
Pas le sourire qui minimise.
Pas le sourire qui dit : « Voyons donc, ce n’est pas grave. »
Un sourire qui dit : « Je vous vois. Je suis prête à vous entendre. »
Il s’est approché du bureau, un peu tendu.
« J’aimerais vous parler de ce qui s’est passé hier avec mon enfant. »
J’ai déposé mon crayon.
Parce qu’il y a des moments où continuer à écrire donne l’impression qu’on écoute à moitié. Et quand un parent arrive avec quelque chose d’important, même si le ton est chargé, il a besoin de sentir qu’il n’est pas un dossier de plus dans la journée.
« Bien sûr. Je vous écoute. »
Il a pris une grande respiration, mais les mots sont sortis vite.
« Mon enfant m’a dit qu’il avait été retiré de l’activité. Il était vraiment triste en arrivant à la maison. Honnêtement, je ne comprends pas pourquoi on l’a isolé comme ça. Je trouve ça dur. Il a déjà de la difficulté à se faire des amis, et là, on le met à part? » Je vous épargne les détails de son regard. Ouff!
Je l’ai laissé parler.
C’est souvent là que tout se joue.
Dans notre métier, on a parfois le réflexe de répondre trop vite. D’expliquer. De défendre. De ramener les faits. De prouver qu’on avait raison.
Mais avant de corriger une perception, il faut parfois accueillir l’émotion qui l’accompagne.
Alors je n’ai pas commencé par : « Oui, mais… »
Je n’ai pas commencé par : « Ce n’est pas ce qui s’est passé. »
J’ai simplement répondu :
« Je comprends que ça vous ait touché. Si mon enfant revenait à la maison en me disant qu’il s’est senti mis à part, je voudrais comprendre aussi. »
Ses épaules ont baissé un peu.
Pas complètement.
Mais assez pour qu’un espace apparaisse.
Un petit espace entre la colère et la conversation.
Il a repris :
« Je ne veux pas qu’il se sente rejeté. Il est sensible. Il prend les choses très à cœur. En ce moment, ce n’est pas simple non plus à la maison. Je crois qu’il mérite mieux. »
« Vous avez raison de vouloir le protéger », ai-je dit. « C’est un enfant sensible. Et c’est aussi pour ça qu’on essaie de l’accompagner avec beaucoup de délicatesse. »
Il m’a regardée, encore méfiant.
Je sentais qu’il attendait la suite.
Et je savais que la suite était importante.
Parce qu’en éducation, il ne suffit pas d’avoir fait une bonne intervention. Il faut parfois être capable de la raconter avec humanité.
« Hier, pendant l’activité, votre enfant a eu de la difficulté à respecter l’espace des autres. Il a poussé un ami, puis il a pris le matériel d’un autre enfant malgré plusieurs rappels. L’éducatrice s’est approchée calmement. Elle lui a offert deux choix : rester avec le groupe en respectant les consignes, ou prendre un petit moment avec elle pour se déposer et revenir ensuite. »
Le parent fronçait encore les sourcils, mais il écoutait.
Alors j’ai poursuivi.
« Ce n’était pas une punition pour le mettre à part. C’était un temps d’arrêt accompagné. Un moment pour l’aider à retrouver son calme avant que la situation devienne plus difficile pour lui et pour les autres. »
Il a baissé les yeux.
« Mais lui, il l’a vécu comme une punition. »
J’ai hoché la tête.
« Oui. Et ça, c’est important. Son ressenti est réel. Même si l’intention de l’adulte n’était pas de le punir, lui, il a pu le ressentir comme ça. C’est là qu’on doit l’aider à mettre des mots. »
Il y a eu un silence.
Un vrai silence.
Pas inconfortable.
Un silence qui travaille.
Je lui ai dit doucement :
« Parfois, un enfant nous raconte l’émotion de l’événement avant de nous raconter l’événement lui-même. Il ne ment pas nécessairement. Il nous donne la partie qu’il a été capable de comprendre avec son cœur d’enfant. »
Le parent a relevé la tête.
Je voyais que quelque chose venait de se déposer.
Pas une défaite.
Pas une victoire.
Juste une nuance.
Et les nuances, en éducation, sont souvent des portes.
Il a murmuré :
« Donc, vous dites qu’il n’a pas été mis à l’écart pour être humilié? »
« Jamais », ai-je répondu. « Ce n’est pas notre façon de faire. Nous voulons l’aider à apprendre. Pas le faire sentir petit. »
Puis j’ai ajouté :
« Mais je comprends que, de votre côté, en entendant seulement sa peine, ça puisse donner cette impression. »
Il a soupiré.
« C’est difficile. On veut croire notre enfant. »
Cette phrase-là, je l’ai trouvée belle.
Parce qu’elle disait tout.
Elle disait l’amour.
Elle disait le besoin de protéger.
Elle disait aussi la peur que son enfant ne soit pas compris.
« Et vous avez raison de le croire », ai-je répondu. « Il faut croire son émotion. Il faut croire qu’il a vécu quelque chose. Mais ensuite, comme adultes, notre rôle est de l’aider à comprendre toute l’histoire. Pas seulement le morceau qui fait mal. »
Il est resté silencieux.
Alors j’ai continué, avec prudence.
« Si on s’arrête seulement à “on m’a retiré de l’activité”, l’enfant retient qu’il a été victime d’une injustice. Mais si on l’accompagne à regarder ce qui s’est passé avant, pendant et après, il peut apprendre quelque chose de beaucoup plus précieux : ses gestes ont un impact, et il a le pouvoir de faire autrement. »
Le parent a croisé les bras.
Pas comme une fermeture.
Plutôt comme quelqu’un qui réfléchit.
« Je ne veux pas qu’il pense qu’il est toujours le problème. »
« Moi non plus », ai-je dit. « Et c’est justement pour ça qu’on ne lui dit pas : “Tu es tannant” ou “Tu déranges”. On parle du comportement, pas de sa valeur. On lui dit : “Ton geste a fait mal.” “Ton choix a empêché l’activité de continuer.” “Tu peux réparer.” “Tu peux revenir.” »
Je me suis arrêtée un instant.
Puis j’ai ajouté :
« L’enfant n’est jamais le problème. Mais certains comportements doivent être guidés. Avec respect, oui. Avec douceur, oui. Mais guidés quand même. »
Ses yeux ont changé.
Il n’était plus seulement dans la défense.
Il était dans l’écoute.
Et c’est souvent là que la vraie conversation commence.
« Qu’est-ce que vous auriez voulu qu’on fasse? » m’a-t-il demandé.
J’ai souri doucement.
Parce que cette question, elle est grande.
Elle ne cherche plus un coupable.
Elle cherche une solution.
« Idéalement? On veut intervenir avant que ça déborde. On observe les signes. On rappelle les attentes. On donne des choix. On reste près. On valorise les bons comportements dès qu’ils apparaissent. Mais parfois, malgré toute la prévention, l’enfant a besoin qu’on l’aide à s’arrêter. Pas pour l’exclure. Pour l’empêcher d’aller plus loin dans un comportement qu’il ne contrôle plus très bien à ce moment-là. »
Il a hoché la tête lentement.
« Et après? »
« Après, on revient. Toujours. C’est important.
L’intervention ne se termine pas quand l’enfant s’assoit à côté de l’adulte. Elle se termine quand il comprend, quand il se sent capable de réparer, et quand il peut reprendre sa place dans le groupe avec dignité. »
Le mot dignité est resté dans l’air.
Je crois qu’il l’a entendu.
Vraiment entendu.
Parce que c’est peut-être ce que tous les parents veulent au fond : que leur enfant soit traité avec dignité.
Et c’est aussi ce que les éducatrices veulent : intervenir sans écraser, guider sans blesser, mettre un cadre sans enlever l’amour.
Le parent a baissé la voix.
« Hier soir, je lui ai dit que ce n’était pas correct qu’on l’ait mis à part. Peut-être que… peut-être que je n’avais pas toute l’information. »
Je n’ai pas sauté sur cette phrase.
Je ne voulais pas qu’il se sente pris en défaut.
Alors j’ai simplement dit :
« C’est normal. Vous avez réagi avec les informations que vous aviez. Et avec votre cœur de parent. »
Il a souri un peu.
Un sourire fatigué.
« Ce n’est pas toujours évident. »
« Non », ai-je répondu. « Être parent, ce n’est pas évident. Être éducatrice non plus. C’est pour ça qu’on a besoin de se parler. Pas pour savoir qui a raison. Pour mieux comprendre l’enfant ensemble. »
Il y a eu un autre silence.
Puis il m’a demandé :
« Qu’est-ce que je peux lui dire ce soir? »
Et là, j’ai senti que la conversation venait de changer de niveau.
On n’était plus dans l’insatisfaction.
On était dans la collaboration.
Je lui ai proposé quelque chose de simple.
« Vous pourriez lui dire : “Je comprends que tu aies été triste. Je suis content que tu me l’aies dit. Maintenant, on va regarder ensemble ce qui s’est passé avant. Qu’est-ce que tu faisais? Comment ton ami s’est senti? Qu’est-ce que tu pourrais faire la prochaine fois? Et comment pourrais-tu réparer?” »
Le parent a répété doucement :
« Réparer… »
« Oui. Réparer, ce n’est pas se faire punir. C’est reprendre du pouvoir sur son geste. C’est apprendre qu’on peut faire une erreur sans devenir son erreur. »
Je crois que cette phrase l’a touché.
Elle m’a touchée aussi, en la disant. Hi hi
Parce qu’elle est vraie pour les enfants.
Mais elle est vraie pour nous aussi.
Un parent peut arriver fâché sans être un mauvais parent.
Une éducatrice peut devoir intervenir fermement sans manquer de bienveillance.
Un enfant peut faire un mauvais choix sans être un enfant difficile.
Nous sommes tous, à différents moments, des êtres en apprentissage.
Avant de partir, le parent m’a dit :
« Merci de m’avoir expliqué. Je pense que j’avais surtout peur qu’il soit rejeté. D’ailleurs, comme je l’ai été plus jeune. »
Je lui ai répondu :
« Je comprends. Et je vous rassure : notre objectif, c’est exactement l’inverse. On veut l’aider à rester en lien. Mais parfois, pour rester en lien avec les autres, il faut apprendre à reconnaître ses gestes, ses limites et ses responsabilités. »
Il a pris la main de son enfant, qui attendait près de la porte.
Avant de sortir, il s’est retourné.
« On va en reparler ce soir. Autrement. »
Autrement.
Quel beau mot. Je l’adore!
Parce que parfois, c’est tout ce qu’il faut.
Pas une grande révolution.
Pas un discours parfait.
Juste accepter de regarder autrement.
Autrement que par la blessure.
Autrement que par la peur.
Autrement que par le besoin d’avoir raison.
Dans nos milieux éducatifs, il y aura toujours des interventions que les enfants comprendront à moitié. Des parents qui s’inquiéteront. Des éducatrices qui devront expliquer, rassurer, repositionner. Il y aura toujours des moments où la confiance sera un peu bousculée.
Mais si on réussit à garder le respect au centre, quelque chose de beau peut naître.
Une intervention peut devenir une leçon.
Une plainte peut devenir un pont.
Une conversation difficile peut devenir un moment de croissance.
L’approche S.A.G.E., au fond, c’est pas mal ça.
-Soutenir sans prendre toute la place.—Accompagner sans juger.
-Guider sans humilier.
-Éduquer sans oublier l’humain.
-se positionner dans un rôle de guide et non un partisan d’une démocratie laxiste.
Parce qu’il n’y a pas de gagnant quand un parent et une éducatrice s’affrontent.
Il n’y a pas de gagnant quand l’enfant devient le terrain d’une bataille d’adultes.
Mais il y a beaucoup à gagner quand on accepte de se déposer ensemble autour d’une même question :
De quoi cet enfant a-t-il besoin pour apprendre, réparer et grandir?
Et parfois, cette question-là vaut bien plus qu’une réponse rapide.




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